Le Bulletin des Lettres

Le Bulletin des Lettres , revue de critique littéraire, 11/2009, Jacques Ferraton.

 

Un exceptionnel tableau, pris sur le vif et d’une fraîcheur intacte, de ce que le dix-huitième siècle finissant a laissé de plus estimable.

 

Jeanne-Françoise Éléonore de Jean de Manville, âgée de dix-neuf ans, avait épousé en 1769 le comte de Sabran qui en avait soixante-six. Ce militaire courageux eut le bon goût de mourir six ans plus tard, laissant deux enfants, Delphine et Elzéar, ainsi prénommés en l’honneur des deux saints de la famille de Sabran. (Delphine, épouse d’Armand de Custine, sera l’une des « madames » chères à Chateaubriand.) En 1777, le prince de Ligne présenta à la jeune veuve le chevalier de Boufflers, élevé à la cour du roi Stanislas, littérateur, brillant et séduisant mais chevalier de Malte. Un mariage l’aurait contraint à renoncer à ses bénéfices ecclésiastiques et à vivre aux crochets d’Éléonore. Il préféra poursuivre une carrière militaire sans grand éclat mais entama alors cette correspondance unique qui se poursuivra jusqu’à la fin du siècle. C’est en 1781 que « le lit bleu » va abriter leurs amours et en 1797 seulement qu’enfin ils s’épouseront, après que la Révolution les ait l’un et l’autre privés de leurs ressources. Ils s’installeront à la campagne près de Paris en 1803, réalisant le rêve entrevu par Boufflers un quart de siècle plus tôt : « Si je suis au monde que vous ne serez plus jeune, je vous proposerai d’acheter à nous deux une maison de campagne, pour que vous connaissiez une fois tous les plaisirs qui vous auront manqué jusqu’alors. Vous ne savez pas qu’on peut avoir des sentiments maternels pour des arbres, pour des plantes, pour des fleurs ; vous ne savez pas qu’un jardin peut être un royaume, où le prince n’est jamais haï et où il jouit de tout le bien qu’il fait. Votre jardin de Paris ne vous donne pas l’idée de tout ce bonheur-là. »

Le premier volume de ces échanges épistolaires (qui en comporteront trois) débute aussitôt après leur première rencontre et s’achève en 1785, alors que Boufflers vient d’être nommé gouverneur du Sénégal. La comtesse et le chevalier sont l’un et l’autre des esprits cultivés, peintres à leurs heures, amateurs de littérature (en particulier de poésie latine), admirateurs de Voltaire et naturellement experts dans l’art de la conversation. Leur correspondance est à leur image. Ils manient la langue avec une extrême élégance, sans affectation et apparemment sans souci d’être lus par d’autres que le destinataire. Le dialogue amoureux, la poésie, les enfants (« Vos vers sont comme vos enfants, délicats, aimables, pleins de grâce et de physionomie »), la société, occupent l’essentiel de ces lettres. On y trouve aussi des commentaires sur la vie militaire du chevalier et sur les voyages qu’entreprend Éléonore, en particulier à Spa, où elle soigne fluxion et vapeurs. Peu de choses par contre sur l’actualité politique en France : on peut penser qu’il en ira différemment dans les volumes suivants. La comtesse fréquente de nombreux ecclésiastiques, elle pratique une religion aimable et mondaine : « J’ai véritablement besoin aujourd’hui de causer avec vous, mon frère, pour m’égayer et me distraire d’une certaine visite que je viens de faire, et quelle visite ! Une visite que l’on ne fait que dans un certain temps, aux genoux d’un certain homme, pour avouer de certaines choses que je ne vous dirai pas. J’en suis encore toute lasse et toute honteuse. Je n’aime pas du tout cette cérémonie-là ! » Le chevalier de Malte saisit la balle au bond : « Comment, charmante petite Madeleine, vous sortiez du confessionnal et vous y aviez dit beaucoup de choses que vous ne me diriez pas, à moi qui vous dirais tant de choses que mon confesseur ne saura jamais ! Mon Dieu, que je suis piqué de n’avoir été pour rien dans vos propos ! Et que disait cet homme qui vous voyait à ses genoux ? Que n’étais-je votre confesseur ! Que n’ai-je été votre péché ! Que ne suis-je votre pénitence ! » La grande affaire, c’est de parvenir à alimenter sans lacunes ce dialogue à distance que contrarient déplacements, campagnes de guerre, aléas de toutes sortes. « J’ai besoin d’être lu par vous ; j’ai besoin de vous lire. » Ils y parviendront, à travers bouderies passagères, contretemps et retards postaux, sans jamais cesser de s’aimer et de se le dire. Peut-être est-ce là la clef de cette fidélité sans faille. Trop proches, ils eussent négligé d’édifier, l’un pour l’autre, lettre après lettre, ce monument d’admiration mutuelle, de trouver les mots pour l’enrichir, d’idéaliser une passion embellie par la distance. Réunis au coin du feu, dispensés du soin charmant mais impérieux de donne forme écrite à leur dialogue, l’eussent-ils entretenu avec la même ardeur ? Réjouissons-nous donc, égoïstement, qu’ils aient été si longtemps privés l’un de l’autre. Le fruit de leur séparation est un exceptionnel tableau, pris sur le vif et d’une fraîcheur intacte, de ce que le XVIII e siècle finissant a laissé de plus estimable.

 

 

Le Bulletin des Lettres , revue de critique littéraire, 4/2010, Jacques Ferraton.

 

Sue Carrell, l’universitaire américaine à l’origine de la présente édition, est parvenue, au terme de longues recherches, grâce à la famille de Sabran et à quelques heureux hasards, à rassembler la quasi-totalité de cette correspondance. Ses notes et commentaires accompagnent très utilement, sans l’alourdir, cet exceptionnel témoignage sur le genre de vie de l’aristocratie française cultivée à la veille de la Révolution.