La Revue d’Histoire Littéraire de la France

La Revue d’Histoire Littéraire de la France , N° 4-2011, p. 963, Jean-Noël Pascal

 

Un art d’écrire suprême, un livre immense.

 

Habitué qu’il est aux éditions critiques actuelles de correspondances, toutes plus ou moins aseptisées et faites pour être consultées comme des références plutôt que pour être lues dans la continuité, le lecteur moderne risque d’être surpris par la présentation de ces deux volumes, qui constituent la première livraison d’un ensemble épistolaire majeur et méconnu qui devrait en comporter deux autres. Littéralement passionnée par son sujet et par des interlocuteurs auxquels elle a fini, comme elle l’explique dans un touchant Avant-propos , au cours d’une fréquentation de plus de vingt ans, par s’identifier, Sue Carrell a préféré à la méthode froidement scientifique généralement pratiquée aujourd’hui une présentation vivante et vibrante qui, sans renoncer en rien au sérieux en matière d’annotation (ici très complète) et d’établissement du texte (difficile à prendre en défaut, sauf peut-être p. 62 du 1 er volume, où l’excès de zèle dans la modernisation de la ponctuation conduit à mal interpréter l’oralité du style), permet une judicieuse mise en situation des lettres au fil de la chronologie, qui se mue ainsi en une véritable (mais concise) biographie, tout en laissant percevoir la proximité émouvante qui s’est établie entre l’éditrice et les deux correspondants dont elle fait mieux que s’occuper. Ce faisant, sa démarche est plus proche, toutes proportions gardées, de celle d’un Georges Roth publiant la correspondance de Diderot que du travail des compilateurs britanniques de la Voltaire’s Correspondence .

Ces deux volumes ne sont, en effet, ni la reprise modernisée de publications anciennes ( Correspondance inédite de la comtesse de Sabran et du chevalier de Boufflers , éditée par Ernest de Magnieu et Henri Prat, Paris, Plon, 1875 ; Lettres du chevalier de Boufflers à la comtesse de Sabran , éditées par Paul Prat, Paris, Plon, 1891) bien connues des spécialistes de l’épistolaire et de la littérature de voyage au XVIII e siècle, ni un simple complément à diverses publications ultérieures, notamment des Lettres d’Afrique de Boufflers (la dernière en date, très commode, d’après les manuscrits conservés à la Bibliothèque [muncipale] de Versailles, par François Bessire, Arles, Actes Sud, 1998). C’est un travail entièrement nouveau, qui n’a été rendu possible que par l’ouverture des archives de la famille de Sabran, la consultation des fonds de la Bibliothèque [municipale] de Versailles et l’acquisition, par l’éditrice, de nombreux documents, dont les lettres originales utilisées en 1875 par Magnieu et Prat : les datations et les transcriptions ont pu en partie (il demeure un grand nombre de lettres dont les manuscrits sont perdus) être revues et un nombre important d’inédits sont venus s’ajouter aux pièces imparfaitement restituées auparavant. Ainsi, pour la période 1777-1785, objet du premier volume, Sue Carrell propose 90 lettres de M me de Sabran (contre 54 disponibles antérieurement) et 84 lettres de Boufflers (contre 66), le tout dans un ordre recomposé selon les hypothèses les plus vraisemblables, la plupart des pièces n’étant pas datées avec précision sur les originaux.

La comtesse, veuve en 1775 à 26 ans d’un vieil époux qui avait 47 ans de plus qu’elle mais dont elle avait eu deux enfants (Delphine et Elzéar), rencontre en 1777 le chevalier, qui est son aîné de 11 ans et jouit d’une sulfureuse réputation de poète et de conteur ( Aline, reine de Golconde , dont le texte est donné en annexe du Lit bleu , date de 1761) mondain. Commencée sous l’aspect d’une amitié badine, leur relation évolue d’abord relativement lentement : ils ne deviennent amants qu’en mai 1781. Leur mariage est rendu impossible, du moins jusqu’en 1797, par l’appartenance de Boufflers à l’ordre de Malte, mais cela n’empêche pas que leur union, qui n’a rien de clandestin, ne prenne progressivement, sans que cessent la passion puis la tendresse, l’allure conjugale : les absences du chevalier, colonel dont la carrière militaire ne va pas sans difficultés et se révèle décevante, en donnant une place fondamentale à l’échange épistolaire, alimentent l’exaltation sentimentale et, en laissant libre cours au ressassement lyrique des douleurs de l’absence, concourent à procurer une réelle densité émotionnelle à un échange d’une grande variété, qui n’ignore, comme toutes les grandes correspondances, ni les thèmes moraux, ni les sujets intellectuels, ni les anecdotes et récits des gazettes. Les lettres, d’ailleurs, révèlent deux personnalités complémentaires et contrastées : si son talent est incontestable, Boufflers est parfois un rien trop écrivain , tandis que M me de Sabran, dont l’intelligence ironique est vraiment remarquable, semble plus spontanée et plus mobile. C’est une épistolière de très haut parage.

On n’entrera pas dans le détail des deux volumes. Dans le premier, structuré en trois parties, l’éditrice a choisi de conduire les deux correspondants jusqu’aux semaines qui précèdent le départ du chevalier pour le Sénégal, où il est parvenu, poussé tant par l’ambition que par une forme d’idéalisme antiesclavagiste bien dans l’esprit du temps, à se faire nommer gouverneur. Dans le deuxième, elle publie les lettres-journaux (M me de Sabran a préparé des feuilles numérotées pour que son correspondant lui tienne un compte régulier de ses journées) des deux séjours de Boufflers en Afrique, en respectant le rythme des courriers, qui ne sauraient être très fréquents et font que chaque envoi reçu concerne plusieurs semaines ou même plusieurs mois. Cette procédure, très favorable à l’exhibition des tensions douloureuses causées par la perception (permanente et pourtant infiniment changeante) de l’absence de l’autre, permet de goûter à la fois les talents de conteur des deux épistoliers, la mélancolie bouleversante de M me de Sabran, la lucidité souvent découragée de ce vice-roi sans royaume qu’est le gouverneur d’une colonie improbable, pourtant acharné à multiplier les entreprises, les instants magiques et brûlants où les amants rêvent de retrouvailles qui leur paraissent bien éloignées. Bref, d’admirer un art d’écrire suprême tout en participant, en quelque sorte, aux étapes successives d’un roman d’amour entre le chevalier, condamné comme Hercule à des travaux sans fin, et sa Pénélope, qui désespère souvent de le revoir.

C’est là, assurément, un livre immense (et l’éditrice rappelle judicieusement que les deux épistoliers ont sérieusement envisagé sa publication), dont les spécialistes seuls soupçonnaient l’existence, non seulement en raison du talent de ses deux auteurs, mais encore grâce aux efforts rigoureux et pourtant sans lourdeur de Sue Carrell pour le faire accéder à la lisibilité et à l’évidence. Grâces lui en soient déjà rendues, en attendant l’indispensable suite.