François Solesmes

Le blog de François Solesmes

www.françois-solesmes.blogspot.com, janvier-février 2014

Mais, pour nous, que de motifs de mélancolie, la dernière page tournée ! Nous quittons une langue suprêmement policée, à son apogée, qui, par sa concision expressive, affine, cisèle tout ce qu’elle évoque, paysages, caractères, sentiments, toujours « sans rien qui pèse ou qui pose », pour un langage – le nôtre – même dit « littéraire », plus ou moins abâtardi, aveuli, riche en scories, le minéral livré avec sa gangue, quand les écrits du XVIII e siècle semblent d’orfèvres. Nous quittons une langue où les chatoiements d’un esprit vif et délié transcendent sa nature de prose. La congruité des termes, le dépouillement de l’expression la rendant incisive, l’élégance du cœur de surcroît.

Avec le mot Fin, nous avons rencontré l’un des plus beaux fleurons d’un genre littéraire à présent disparu : la correspondance entre deux êtres « de qualité ». [...]

Il ne manque pas de correspondances amoureuses réduites, pour la postérité, à un monologue, soit qu’un seul des deux protagonistes ait eu du talent. Soit que l’autre voix ne nous soit pas parvenue. Que répondait Gabrielle d’Estrée aux missives d’Henri IV ? Le marquis de Sévigné à Ninon de Lenclos ? Sophie Volland à Diderot ? La comtesse de Castellane à Chateaubriand ?

Par chance, ici, les deux voix sont d’égale qualité. Nous savions le Chevalier, ami de Voltaire, aussi habile versificateur que brillant causeur. La Comtesse était cultivée, encline à l’étude, « sensible », bien-disante. Ayant d’abord accueilli l’amour avec réticence, on la voit peu à peu lui faire sa soumission avec les accents d’humilité, d’ardeur, d’une jeune fille découvrant la passion. On la voit, par amour, résigner ses défauts, faire amende honorable, rendre pleine justice à l’homme aimé, se montrer non moins équanime que lui dans l’adversité. Tous deux faisant figure de couple exemplaire en un milieu où les liaisons successives étaient de règle. [...]

Pour s’en tenir au XVIII e siècle, que de couples véritables connurent les épreuves de la Révolution, de la Terreur, de l’exil, qui n’ont pas même laissé un nom dans les Lettres, faute que leur correspondance ait eu la tenue du dialogue Sabran-Boufflers… Encore celui-ci nous était-il parvenu lacunaire, entaché de fautes de lecture des éditeurs.

Il faut donc tenir pour un miracle, qu’une universitaire américaine, Sue Carrell, se soit tôt éprise de ce couple et ait consacré la majeure partie de sa vie, à combler les manques de la correspondance, à en rétablir la version originale, et, par l’appareil critique renouvelé, à nous le rendre vivant et proche, jusqu’à nous faire partager son empathie pour lui.

C’était, pour elle, connaître les émois de l’archéologue mettant au jour et ajustant les fragments manquants d’une statue de couple égyptien ou étrusque.

C’est, pour nous, accroître notre imaginaire d’un double destin propre à illustrer le vers de Paul Eluard : « Rien ne vaut le malheur d’aimer. »