Épistolaire

Épistolaire (revue de l’Association Interdisciplinaire de Recherche sur l’Épistolaire), n°36, 2010, p. 270-273, Odile Richard-Pauchet

 

Un magnifique roman d’apprentissage et d’aventures.

 

La magnifique correspondance « fleuve » échangée par la comtesse de Sabran et le chevalier de Boufflers à la fin du XVIII e siècle vient de connaître une renaissance, se voyant recueillie et publiée dans sa presque totalité par Sue Carrell, chercheur américain indépendant devenue au fil des ans spécialiste du célèbre couple d’épistoliers. Sa passion fut renforcée par un certain nombre d’heureuses rencontres, notamment avec la famille de Sabran, qui lui donna accès à l’essentiel des manuscrits laissés par M me de Sabran à son fils Elzéar. Celui-ci en avait lui-même légué une partie à son meilleur ami, le vicomte Marie-Ernest de Magnieu en 1846, qui réalisa avec Henri Prat une première édition partielle et unilatérale des lettres de la comtesse en 1875, sous le titre Correspondance inédite de la comtesse de Sabran et du chevalier de Boufflers 1778-1788 , Paris, Plon. Hélas, l’ami Magnieu se vit contraint pour des raisons financières de revendre ces manuscrits, travaillant lui-même sur des copies. En 1891 une seconde édition plus audacieuse, publiée par Paul Prat, le fils d’Henri, permit d’adjoindre aux lettres de Sabran une partie importante de celles de Boufflers, mais non pas d’atteindre, loin s’en faut, la quasi exhaustivité à laquelle est finalement parvenue Sue Carrell. Sa seconde chance en effet, ainsi qu’elle nous le confie dans un attachant avant-propos (t. 1), fut d’avoir pu racheter en 2007 à Drouot ces tout premiers manuscrits utilisés en 1875 par Ernest de Magnieu et Henri Prat, passés en vente au moment où elle achevait la mise en place de sa propre édition. C’est ainsi qu’elle a pu réaliser la fusion des manuscrits, les saisir et leur restituer l’essentiel d’une ponctuation défaillante, en un ensemble cohérent qui comptera au total trois volumes. Le premier est consacré à la rencontre des amants (1777-1785) ; le second associe les deux « journaux » d’Afrique, constitués des lettres croisées mais hélas non accordées des deux amants séparés par un long et tragique dialogue de sourds (premier et second séjours du chevalier au Sénégal, 1786-1787) ; le troisième, à paraître, comportera les lettres d’exil et de la période de la vie du couple âgé, enfin marié ; il s’achèvera sur un index général.

Il est malaisé de narrer en peu d’espace la romanesque rencontre de ces deux êtres, né l’un en 1738, pour le chevalier, l’autre en 1749, pour la comtesse. Celle-ci, devenue veuve en 1775 à 26 ans, appartient à la très haute société, proche du tout premier cercle d’amies de Marie-Antoinette, sans pour autant ressentir un goût spontané pour la vie de cour. L’hôtel particulier où elle élève dans la plus grande simplicité ses deux enfants donne toutefois, côté cour sur la rue du faubourg Saint-Honoré, côté jardin sur les Champs-Élysées… Quant à Boufflers, chevalier de Malte issu d’une excellente famille installée en Lorraine, il eut rien moins que le roi Stanislas pour parrain… Abbé libertin reconverti dans les armes, il est un poète de tout premier ordre, mais fidèle à son milieu, il mise davantage en fait de gloire sur une carrière militaire hélas freinée tant par la reine Marie Leszczynska, hostile à sa mère M me de Boufflers, que par le dauphin, réfractaire à la légèreté du personnage.

C’est le prince de Ligne qui présentera, en 1777, les futurs amants l’un à l’autre ; elle a 28 ans, il en a 39. À bien des égards, cette rencontre apparaît pour le chevalier comme celle de la dernière chance : chance de briller, espoir de se distinguer, de racheter une vie qui n’a pas donné tout son éclat, ni reçu tout son sens. Et par chance en effet, la belle comtesse sait résister jusqu’en mai 1781, donnant un prix quasi militaire à sa conquête. Mais les absences fréquentes du chevalier, ses campagnes sans gloire en Bretagne ou dans le nord de la France ; ses chassés-croisés entre les villes de garnison et les villégiatures élégantes de la comtesse à Spa ou Aix-la-Chapelle font s’enliser la relation dans un doux lamento. Ils ne peuvent hélas se marier, au risque de compromettre la situation financière de l’amant, lié par son titre de Chevalier de Malte. Mais ils ne peuvent briser un amour devenu nécessaire, parvenu à un point de non-retour. L’événement qui tranchera le nœud gordien aura la violence d’un mythe. Boufflers, las d’attendre une promotion en rase campagne, accepte brusquement le poste de gouverneur du Sénégal récemment créé par Louis XVI mais devenu, par sa difficulté, impossible à pourvoir.

Pour la comtesse, déjà éprouvée par les absences et les privations morales, c’est le coup de grâce ; mais c’est aussi un formidable défi humain et poétique à relever. Résister, par la seule force de son caractère et de ses mots. Il y a évidemment de l’héroïsme chez ces deux êtres bien nés, dont la vie n’a pas encore permis à chacun de pleinement s’exprimer. C’est tout cela que narre la correspondance, et c’est aussi le gouffre démesuré de l’absence africaine qui lui permet de rebondir sur un tout autre tempo parfumé d’aventure (t. 2 : 1786-1787). Enfin, la Révolution sera le dernier gouffre ouvert sous les pieds des amants lorsqu’une fois réunis, ils n’auront comme choix de vie que l’exil ; leurs lettres les suivront alors jusqu’à leurs dernières années (t. 3 à paraître : 1788-1827). De cette dernière partie peut-être moins romanesque, Sue Carrell souligne avec justesse qu’elle montrera « l’évolution de cet homme, de cette femme, au cours des années. Ils ont vécu, comme nous, à une époque où le monde a basculé dans la violence [...] . Ils ont beaucoup souffert, ils ont beaucoup appris [et] sont de bon conseil » (t. 1, avant-propos).

Pour les spécialistes de cette période, le corpus n’est pas seulement un magnifique roman d’apprentissage et d’aventures, souligné par les pauses et les commentaires soigneusement ménagés par l’éditrice. Pour ce qui est du premier tome surtout, c’est aussi un précieux recueil d’observations stylistiques sur la façon dont le grand monde de la période pré-révolutionnaire se fait encore la cour, s’échange bons mots et traits d’esprit à des fins de séduction ; et à ce jeu-là, Boufflers est un maître. Modestement cantonnée d’abord dans un rôle d’élève, Sabran lui soumet ses poèmes et ses traductions latines, s’inclinant devant les jugements définitifs du savant chevalier. Mais elle excelle à la peinture à l’huile, et reprend l’ascendant quand il prétend sur ce point rivaliser avec elle dans ses commentaires et ses conseils. Joute d’esprit entre honnêtes gens, avant que d’être une correspondance amoureuse, l’échange révèle ses élégances un peu désuètes (« mandez-moi » ceci, « marquez-moi » cela), ses poncifs antiques ou bibliques (« De Douai je me tournerai vers Anisy [villégiature de la comtesse] comme les Juifs se tournaient à Babylone du côté de Jérusalem »), ses métaphores attendues (« jolie Sévigné »), ainsi que ses références topiques aux couples mythiques, Héloïse et Abélard, Philémon et Baucis.

L’érotisme est quasi absent de ce commerce bientôt pourtant follement amoureux, remplacé par une intense tendresse et un jeu pudique. Les amants se protègent sous des appellatifs fraternels (« ma sœur », « cher frère ») ou maternels (« mon enfant »), et s’amusent à reporter leur relation naissante sur les propres enfants de la comtesse : « Je vous avertis que votre petite femme [Delphine, fille de la comtesse] le trouverait fort mauvais et que votre rival [Elzéar, son fils] en serait fort aise », écrit M me de Sabran. On relève également la répugnance de la comtesse à être tutoyée par écrit, marque d’un échange trop commun selon elle, mais peut-être aussi trop sensuel : une réticence heureusement vaincue par les audaces stylistiques et amoureuses du chevalier (« Ce vous me glace [...] . L’amour est un enfant mal élevé »).

Pudeur de classe, donc, mais sous l’influence de l’épistolier, les cadres éclatent peu à peu : « Écrivez-moi, ma chère fille, envoyez-moi des volumes, ne relisez jamais ce que vous aurez écrit, ne songez à aucune des règles de l’art d’écrire [...] . Vous n’avez pas besoin de me plaire, il faut m’aimer et me le prouver encore plus que me le dire » (Ce 11, octobre ? 1780). Et de fait, la métaphore du pacte épistolaire, souvent présente comme échange monétaire dans les débuts de la correspondance, évoluera dans des directions poétiques inattendues, et même prémonitoires quand on songe à l’exotique destin du chevalier : « Je commerce avec toi comme les Européens avec les sauvages du Chili : je t’envoie des verreries, des ferrures, des clinquailleries, et tu me donnes de l’or et des diamants » (Nancy, novembre ? 1784). De son côté la belle « peintresse » commettra un surprenant portrait de son amant, non sans entrer dans une forme de résonance médiumnique avec la sauvagerie future de Boufflers – preuve s’il en est de l’intuition absolue des véritables amants :

 

[...] ce n’est pas non plus tes manières de Huron, ton air distrait et bourru, tes saillies piquantes et vraies, ton grand appétit et ton profond sommeil quand on veut causer avec toi, qui m’ont fait t’aimer à la folie. C’est un certain je ne sais quoi qui met nos âmes à l’unisson, une certaine sympathie qui me fait penser et sentir comme toi ; car sous cette enveloppe sauvage tu caches l’esprit d’un ange et le cœur d’une femme. Tu réunis tous les contrastes, et il n’y a point d’être au ciel et sur la terre qui soit plus aimable et plus aimé que toi. (1782 ?)

 

On relève avec émotion que la grandeur des deux amants, éprouvés par une société orgueilleuse mais inconsciente de sa fragilité, ne devait éclater ni par les hauts faits militaires du chevalier, ni par sa résistance éclairée aux injustices du monde colonial, ni même par leur courage à tous deux d’affronter la tourmente inouïe du siècle, mais par leur talent exceptionnel à témoigner épistolairement des convulsions d’un monde intime et d’un monde social qui ne survivraient pas sans leurs mots.