Dix-Huitième Siècle

Dix-Huitième Siècle (revue de la Société Française d’Étude du Dix-Huitième Siècle), 2010, p. 734, Henri Duranton

 

Une des plus belles histoires d’amour du dix-huitième siècle.

 

La responsable de cette belle édition le reconnaît dans un sympathique et touchant avant-propos ; elle a consacré la presque totalité de son activité érudite à l’établissement de cette correspondance. Elle n’a pas lieu de le regretter. S’il en existait des éditions partielles, cet ensemble de lettres qui s’étend de 1777 à la mort du chevalier en 1815 est pour la première fois proposé en son entier à l’émerveillement du lecteur. L’expression galvaudée, reprise dans la présentation, d’« une des plus belles histoires d’amour du dix-huitième siècle » est ici à prendre au pied de la lettre, à tel point qu’on pourrait la croire sortie tout droit de l’imagination d’un des meilleurs romanciers du temps. La séduisante comtesse de Sabran, veuve et mère de deux enfants, a 28 ans quand elle rencontre le chevalier de Boufflers, qui en a 11 de plus et qui s’est fait dans les salons une brillante réputation de bel-esprit, particulièrement doué pour trousser d’aimables petits vers. Le coup de foudre est immédiat et réciproque. Mais le malheur veut qu’elle soit riche et lui pauvre, du moins selon les critères du temps. Pas question de renoncer à son statut de chevalier de Malte et à des obligations militaires qui l’astreignent à de mornes séjours en de lointaines villes de garnison. Ils s’aimeront donc, d’abord de manière platonique, puis en viendront en 1781 à l’inévitable conclusion d’un attachement passionné, dont un certain lit bleu sera le témoin privilégié. Triste contrainte, le chevalier, promu gouverneur du Sénégal, devra peu après s’exiler pendant deux mortelles années, ce qui sera occasion de s’écrire de plus belle. Viendra enfin la Révolution qui bouleversera les fortunes. Devenus tous les deux pauvres, plus rien ne s’oppose à un mariage ardemment désiré et enfin conclu en 1797. Le présent volume, premier d’une série de trois, a tout le charme des liaisons d’Ancien Régime et de leur insouciance pour les contingences politiques. Ces deux êtres merveilleusement doués pour l’écriture, tout absorbés dans leur contemplation réciproque, conjuguent le verbe aimer à tous les temps sans jamais se lasser, avec à l’occasion le piment d’une jalousie de bon aloi qui transforme en drame le moindre retard de la poste. Malgré d’inévitables redites, la lecture de ces lettres est un constant bonheur qui en fait attendre la suite avec impatience.

 

 

Dix-Huitième Siècle (revue de la Société Française d’Étude du Dix-Huitième Siècle), 2011, p. 747, Henri Duranton

 

Un perpétuel chant d’amour, exigeant et absolu, et un document ethnographique riche de renseignements.

 

Nous avions quitté la comtesse et le chevalier à la fin de 1785 (voir Le Lit bleu …), toujours amoureux fous, toujours épistoliers impénitents lors de leurs fréquentes séparations, rédigeant sans le savoir ce qui constitue probablement la plus belle correspondance amoureuse du siècle. Or, pour tenter de combler la distance sociale, et pour tout dire financière, que le sépare de celle qu’il aime, le chevalier accepte le poste qui lui est proposé de gouverneur du Sénégal, ce qui va le contraindre à deux mortelles années en Afrique, exil heureusement interrompu en son milieu par un bref retour en France. Tous deux fidèles à leur promesse de ne pas laisser passer un jour sans au moins quelques lignes à l’être aimé, ils tiendront l’un pour l’autre un journal fidèle de leur vie quotidienne, qui parviendra à l’ alter ego par envois groupés, au gré des rares vaisseaux qui font l’aller et retour entre la France et ces contrées exotiques. Perpétuel chant d’amour, exigeant et absolu, du premier volume au deuxième la tonalité reste la même. Mais les circonstances extérieures les contraignent, sans qu’ils en aient pleinement conscience, à nuancer l’autisme affectif qui caractérisait la première partie de leur correspondance. L’aimable auteur mondain, devenu monsieur le gouverneur, voyage dans des conditions périlleuses, souffre de mille maux soigneusement rapportés, et, surprise, se révèle un excellent administrateur, réglant les conflits qui naissent chaque jour entre blancs et populations locales, faisant avec des moyens dérisoires l’impossible pour améliorer leur situation matérielle. L’échange intime se mue ainsi en document ethnographique, riche de renseignements, ne serait-ce que par la révélation d’une effroyable mortalité dans la petite colonie que le chevalier est amené à consigner jour après jour. Quant à la comtesse, malgré les petites misères physiques qui l’assaillent, dont elle tient un journal minutieux, l’ennui des jours solitaires, le déchirement de la séparation, elle aussi fournit un vivant témoignage sur ces années 1786-1787 où une aristocratie insouciante ne sait pas qu’elle vit ses derniers beaux jours. Bien qu’absorbée par le mariage de sa fille qui est la grande affaire du moment, elle, d’ordinaire si peu attentive aux événements politiques, en vient à évoquer au coin des lettres de plus en plus nombreuses, les difficultés financières de la monarchie, le conflit avec les parlements, l’assemblée des notables. Vint le début tant désiré de l’année 1788 qui scelle enfin la réunion des deux amants et marque de facto l’interruption de cette passionnante correspondance. Mais l’avenir est gros d’incertitudes, de drames, de séparations que de nouvelles lettres viendront adoucir.