Manuscrits

 

Voici deux manuscrits qui proviennent des archives de la famille de Sabran. D’abord, une page du journal de Mme de Sabran qui date du premier séjour de Boufflers en Afrique. Ce texte se trouve dans La Promesse à la page 27. Deux mots (« n’est » et « chassés ») ont été répétés dans le manuscrit car une goutte d’eau est tombée au moment de l’écriture. Cette goutte d’éau était – on ne peut en douter – une larme. J’indique entre crochets les textes avant et après ceux que vous verrez à l’écran.

 

[Adieu, trop cher mari. Je n’en veux pas écrire davantage aujourd’hui pour te ménager, car je perds souvent de vue qu’il viendra un moment où tu liras tout ce] que je t’écris, et où tu en seras accablé. J’ai presque autant de peine à te quitter que j’en avais autrefois quand il fallait m’éloigner de toi.

 

Ce 6 février

 

Voilà qui est fait : je ne veux plus lire tes lettres, mon pauvre cher ami. Elles me font trop de mal. Depuis deux heures je suis à repasser toutes celles que tu m’as écrites depuis nos premiers adieux d’Aix-la-Chapelle, et à fondre en larmes en les lisant. Mille idées plus tristes les unes que les autres viennent en foule dans ce moment noircir mon imagination : je vois mon malheur dans toute son étendue et la mort pour toute consolation. Tu as détruit mon bonheur sans ressource, et l’idée de ce bonheur passé est un tourment qui n’est comparable qu’à celui des anges rebelles après avoir été chassés du séjour des bienheureux. Encore étaient-ils coupables, mais moi, que t’ai-je fait ? Mon crime est de t’avoir trop aimé, et surtout de te l’avoir trop fait [connaître. De la certitude tu as passé à la sécurité, de la sécurité à l’ennui, et de l’ennui à l’envie de changer d’objet, n’importe à quel prix. Mais je m’arrête, mon enfant : je ne veux pas aller jusqu’au point de regretter le moment où je t’ai connu. C’était ma destinée de naître pour t’aimer, et pour souffrir, et je m’y soumets sans murmurer. Ma vie est à toi, et si je suis encore longtemps privée de te revoir, elle sera bientôt terminée, à ce que j’espère.]

 

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Et voici la dernière lettre que nous possédons de Mme de Sabran, devenue Mme de Boufflers, à son mari. Cette lettre sera publiée dans le tome IV. Mme de Boufflers vient de vendre la « colonie » à Wimislow, et, accompagné de son fils Elzéar, elle rentre à Paris où elle va retrouver son mari. Elle s’arrête à Berlin, où elle est reçue par le général Beurnonville. Aux archives de la famille de Sabran, il n’y a qu’une feuille. Le texte se termine au milieu d’une phrase.

 

Ce 24 octobre 1800

 

J’arrive à Berlin à demi-morte de fatigue, n’entendant rien, ne pouvant rien trouver, ayant tout oublié, et noms et adresses. Il n’y a point d’imbécile, il n’y a point de sauvage, qui ne valent mieux présentement que ta pauvre femme. Ah, quelle femme : mon corps et mon âme sont également fatigués, l’un par la peine, l’autre par l’idée du plaisir de te revoir bientôt, ainsi que notre fille. Dans cet état j’arrive chez notre bon général. De loin, par le perron de sa maison, une jolie tournure d’homme à la française. Je l’appelle, je suis charmée de voir qu’il me comprend tout de suite ; que tout de suite il court pour m’annoncer ; que tout de suite il revient me dire de monter, que le général est chez lui ; et j’arrive comme toi au moment où il allait se mettre à table. Il me reçoit avec la politesse française, c’est tout dire. Je me sens ravie d’être chez lui, je commence à y prendre un avant-goût de la France. Je me réchauffe, je jouis d’entendre tout ce qu’on dit, de me trouver avec quelques Français. Mon étourdissement se dissipe ; il fait place à un attendrissement involontaire que je ne voulais point faire paraître, et qui me tenait à la gorge et, ce qu’il y a de pis, m’empêchait d’avaler quand je mourais de faim et que je voyais le meilleur dîner du monde. Tu me connais, et je suis sûre que tu me vois de Paris dans tout cet empêtrement d’attendrissement et de bêtise. Le bien et le mal me font également mal. Le temps ne saurait me corriger de sentir tout trop vivement.

 

Mais venons au fait. Tu penses bien qu’avant l’après du dîner il est question de toi et de notre belle fille. Je n’osais à peine le questionner, car quelque chose me disait qu’il t’était arrivé quelque chose. Il me tendait un paquet de tes lettres, de ces bonnes lettres qui me font toujours battre le cœur. Je n’ose les ouvrir chez lui, car imagine donc ce que c’était que de n’en avoir pas reçu depuis le 30 [juin, non plus que de Delphine. Nous causons de mon voyage, beaucoup de Wimislow et de toutes les attrapes qu’on m’a faites et de toutes les horreurs. Je ne m’appesantis point sur ce triste chapitre, nous passons à d’autres (j’avais peine à suivre une idée, et je ne sais réellement pas ce qu’il aura pensé de moi). Enfin le temps passe, et passe bien vite quand on cause de tout ce qui intéresse. Il voulait sortir. Comme une sotte je ne m’en apercevais pas, et il voulut absolument me ramener chez M lle de Wreight où je loge, et qui a pour moi tous les soins de la plus tendre amitié. Écris-lui, je t’en conjure : tu lui dois de la reconnaissance, car son amitié me fait du bien.

 

Me voilà chez M lle de Wreight, toujours tes lettres dans ma poche et n’osant pas les lire devant personne, crainte de ce que j’allais y trouver. Enfin l’heure sonne, il faut aller se coucher, et je me dépêche bien vite de gagner mon lit pour te lire, ainsi que Delphine, plus à mon aise. Mais quelle douleur, quelle inquiétude, mon pauvre ami, quand je vois que tu es malade, et d’un genre de maladie très sérieuse. Je fonds en larmes, j’aurais étouffé sans cela. Je te voyais, je t’entendais, je frémissais comme toi à la proposition du médecin, et cette distance énorme qui nous sépare m’accablait. Tu souffres et tu n’es pas soigné par ton souffre-douleur, par ta pauvre compagne. Je t’aurais fait boire tout de suite force sirop de violette dans du thé de tilleul pour te faire bien transpirer, et puis tu aurais été guéri. Je crains ces maux de nerfs dont tu me parles, cette disposition fébrile, ce mal de tête. Cher, cher, ménage-toi, je t’en conjure. C’est peut-être à tort que tu accuses cette fenêtre, et tout cela n’est peut-être que l’effet de ton peu de ménagements. Sur ton régime, sur tes plaisirs tu n’as point de raison, ami, mais le temps nous met à la raison, et les leçons sont terribles. Ah, Dieu, que deviendrai-je si je te vois à mon arrivée encore dans l’état que tu me dépeins ? L’idée me tue, tu sais bien que je ne saurais pas plus supporter tes souffrances que ton]

 

 

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