Un rêve de bonheur

Qu’est-ce que le bonheur ? Quelles formes de bonheur sont compatibles avec les misères de notre condition humaine ? Au dix-huitième siècle, on était obsédé par ces questions. Nous aussi. Il y a des bonheurs qui sont comme un don des dieux ; il y en a d’autres, durement acquis, qui ont des liens avec la sagesse.

En 1761, deux ans après Candide , un an après La Nouvelle Héloïse , un jeune séminariste à Saint-Sulpice compose un conte, Aline, Reine de Golconde . Ce séminariste, c’est Stanislas-Jean de Boufflers. Son ouvrage, un petit bijou littéraire, fait fureur : cinq éditions avant la fin de l’année. Pourquoi un tel engouement ? Ce conte est une douce rêverie, une rêverie qui rassemble certaines idées bien répandues sur le bonheur.

Un jour, dans une belle vallée, un adolescent de bonne famille (c’est le narrateur) rencontre une jeune paysanne qui porte un pot de lait à son village. Ce jour-là, ils découvrent l’amour et la volupté, mais le jeune homme quitte sa belle laitière, Aline, pour suivre la voix trompeuse de la gloire. Il retrouvera Aline à trois reprises. La première fois, à l’Opéra à Paris : elle est devenue une femme du monde. La deuxième fois, aux Indes : elle est la reine bienfaisante du royaume prospère de Golconde, connu pour ses diamants. La troisième fois, ils se retrouvent dans un désert au pied d’une montagne où le narrateur se retire, las de ses déboires. Ils sont vieux, elle n’est plus belle : « Nous étions autrefois jeunes et jolis, lui dit- elle, soyons sages à présent, nous serons plus heureux. » Et voici les dernières phrases du conte :

 

« Je tombai aux pieds de la divine Aline : nous nous aimâmes plus que jamais, et nous devînmes l’un pour l’autre notre univers. J’ai déjà passé ici plusieurs années délicieuses avec cette sage compagne ; j’ai laissé toutes mes folles passions et tous mes préjugés dans le monde que j’ai quitté ; mes bras sont devenus plus laborieux, mon esprit plus profond, mon cœur plus sensible. Aline m’a appris à trouver des charmes dans un léger travail, de douces réflexions et de tendres sentiments ; et ce n’est qu’à la fin de mes jours que j’ai commencé à vivre. »

 

On dit souvent que la vie de Boufflers ressemble à ce conte. Oui et non, c’est ce que nous allons voir.

Le supérieur de Saint-Sulpice est peu enchanté d’héberger un auteur à succès. Stanislas-Jean informe sa mère qu’il quitte le séminaire (sa mère, la marquise de Boufflers, est la maîtresse du roi Stanislas, roi détrôné de Pologne installé alors à Lunéville). À 23 ans, Boufflers n’a pas envie de passer ses journées dans un cabinet à noircir des feuilles de papier : il se fait chevalier de Malte et part à la guerre.

La chance veut que la guerre de Sept Ans soit dans sa septième année. Pendant une quinzaine d’années, la France sera en paix. Boufflers parcourt alors l’Europe à la recherche de bons combats. Le roi Stanislas, compatissant, lui confie des ambassades, en attendant. Et puis, au petit matin du 5 février 1766, le vieil homme s’assied trop près de la cheminée. Sa robe de chambre prend feu, il en mourra, la cour de Lunéville cesse d’exister. Boufflers s’en va à Paris. Il est bien reçu dans les salons, où les charmes de sa conversation font de lui un des hommes les plus recherchés de la capitale, mais on le voit rarement à Versailles : il a une humeur trop indépendante pour se plier à toutes les contraintes de la cour. Ces indépendances- là ont un prix : en 1777, à 39 ans, il est colonel au régiment de Chartres-Infanterie, pas plus.

Un jour au mois de mai, son ami le prince de Ligne l’emmène chez une jeune veuve nouvellement installée dans un hôtel rue du Faubourg-Saint-Honoré. Cette veuve, c’est la comtesse Éléonore de Sabran.

Le coup de foudre est réciproque. Mais Éléonore de Sabran n’est pas une femme à céder en quelques heures aux plaisirs dangereux de la volupté : à 28 ans, elle a déjà une connaissance trop intime des malheurs de ce monde. Privée d’affection pendant sa jeunesse – sa mère est morte en lui donnant naissance –, elle a eu la rare sagesse de choisir comme mari un vieil ami dont elle appréciait la bonté et la gentillesse. Le comte Joseph de Sabran avait 47 ans de plus qu’elle. Devenue veuve, elle se méfie de tout ce qui troublerait la tranquillité de sa vie. Les caresses de ses deux jeunes enfants lui suffisent, pense-t-elle.

Pendant quatre ans, Boufflers lui fera une cour toute en tendresse. Tous deux peignent au pastel : ils décident, d’un commun accord, de se dessiner l’un l’autre. Les regards se croisent, se détournent, s’aiguisent… La comtesse exprime le désir de reprendre ses études de latin, Boufflers se propose comme professeur, elle accepte. Ainsi s’amorce un dialogue qui ne sera jamais rompu :

 

« Écrivez-moi, ma chère fille, envoyez-moi des volumes, ne relisez jamais ce que vous aurez écrit, ne songez à aucune des règles de l’art d’écrire, ne craignez ni de vous répéter ni de manquer de suite, soyez tantôt triste, tantôt gaie, tantôt philosophe, tantôt folle, suivant que vos nerfs, vos remèdes, votre raison, votre caractère, votre humeur, vous domineront. Vous n’avez pas besoin de me plaire, il faut m’aimer et me le prouver encore plus que me le dire. Il faut, pour notre bien commun, que vos idées passent continuellement en moi et les miennes en vous, comme de l’eau qui s’épure et qui s’éclaircit quand on la transvase souvent. »

 

Entre l’hôtel de la comtesse et les Champs-Élysées il y a un jardin, immense, avec un pavillon, des arbres verts… Boufflers s’indigne de voir que les arbres ont tous la tête coupée, à la française. Il faudra un jour, lui dit-il, acheter à eux deux une maison de campagne : elle apprendra qu’on peut avoir des sentiments maternels pour les arbres.

La France entre enfin en guerre, contre l’Angleterre. Le chevalier, tout feu tout flamme à cette bonne nouvelle, ne connaîtra de cette guerre que les ennuis de la vie de garnison. Ce n’est donc pas la guerre mais une nuit dans le lit bleu de la comtesse qui met fin à l’équilibre gracieux de ces premières années. Ils s’aiment, passionnément, mais ils ne peuvent pas se marier. Les revenus de Boufflers sont ecclésiastiques : s’il quitte l’ordre de Malte pour se marier, il perd ses revenus. Homme d’honneur, il refuse de vivre aux crochets de sa future femme : les biens de la comtesse doivent revenir à ses enfants.

En 1784, Boufflers reçoit son brevet de maréchal de camp. Il accepte le premier poste qui se présente dans son grade : c’est au Sénégal.

C’est l’époque de la traite des Noirs. Les antiesclavagistes proposent de mettre fin à ce commerce barbare par la création de colonies agricoles en Afrique. Dûment payés pour leur labeur, les Africains cultiveraient chez eux la canne à sucre, le café, toutes ces précieuses plantes si prisées par les Européens. Boufflers est séduit par cette logique. En tant que gouverneur du chef-lieu sur la côte, ne pourra-t-il pas mettre en œuvre ces belles idées ? La comtesse est sceptique, mais le chevalier ne l’écoute pas. Voici enfin, se dit-il, l’occasion d’être un peu utile au monde. Peut-être que le Ciel l’aidera.

Le chevalier de Boufflers fera deux séjours en Afrique, en 1786 et en 1787. Il passe une bonne partie de son temps sur le pont d’un bateau à regarder le ciel. La navigation lui paraît l’emblème de la vie : dans l’immensité de l’océan, des êtres minuscules, accrochés à quelques planches de bois, cherchent à tourner à leur avantage les mouvements imprévisibles des vagues et du vent.

En 1785, Louis XVI et son ministre de la Marine, le maréchal de Castries, ont des ambitions en Afrique : ils prévoient de nouveaux établissements tout le long de la côte. En 1786, ils ne peuvent plus se faire illusion : la banqueroute menace. L’Afrique attendra. À l’île de Gorée, Boufflers se fait architecte avec l’argent qui lui est accordé : le plaisir de dessiner une ligne droite le soulage. Il crée un ordre provisoire sur un petit lopin de terre : ses soldats sont logés dans des casernes, soignés dans un hôpital… Le chirurgien, il est vrai, n’est pas toujours bien avisé dans ses choix thérapeutiques. Le 14 août 1787, il fait une intervention sur un homme qui se plaint d’une obstruction au foie (c’est un symptôme du paludisme). Boufflers cherche à consoler ce jeune soldat pendant les longues heures de son agonie.

 

« Il est mort, ce pauvre malheureux, après avoir souffert des supplices inouïs. C’est une triste condition que celle des hommes en général, mais c’est un horrible mystère que la condition de quelques hommes en particulier. Qu’ont-ils fait au ciel et à la terre pour être condamnés à toujours souffrir ? Le monde est-il, comme quelques-uns l’ont prétendu, un lieu de punition, un vestibule expiatoire, ou n’y a-t-il rien du tout hors de ce lieu et de cette vie, comme tant de bons esprits l’ont pensé ? Cependant, d’où seraient descendues ces hautes idées de justice et de perfection, si étrangères à la faiblesse humaine ? Il y a bien de points qui mériteraient d’être éclaircis, si la vie humaine était plus longue et si la vue humaine était moins courte. Mais je serai en cela aussi fou que si je voulais lever pendant la nuit la carte de tout le continent d’Afrique avec une petite chandelle à la main. Mais, mon enfant, si cette petite chandelle qui me sert si peu se réunit jamais à cette douce et brillante lumière que j’aime tant à voir en toi, nous verrons plus clair à tout et, quand cela ne serait pas, au moins nous n’aurons besoin de rien, puisque nous serons auprès de ce que nous aimerons. »

 

Quelques semaines plus tard, à l’automne de 1787, Boufflers constate le piteux état de son jardin. Il pense aux espoirs qu’il avait en arrivant et fait ce triste commentaire :

 

« Rien de tout cela n’a eu lieu : mes fleurs, mes légumes, mes arbres, mes jardiniers, sont morts. Mon jardin est le plus triste des déserts de l’Afrique ; encore voit-on là une nature inculte mais riche et fière de sa virginité, au lieu qu’ici il y a un reste de culture abandonnée, de mauvaises herbes, entremêlées de quelques plantes d’Europe mal venues. »

 

À Paris, la comtesse de Sabran se promène le soir sous les cieux étoilés et se demande par quel droit un être aussi minuscule que Boufflers peut lui faire autant de mal. Les vrais plaisirs n’ont pas d’âge, lui écrit-il dans de belles envolées lyriques : le véritable bonheur leur reste encore. Elle n’en est pas sûre : pour le fixer auprès d’elle, tous les charmes de la vieillesse – la goutte, le rhumatisme, la paralysie – suffiront-ils?

Au mois de juillet 1787, elle marie sa fille Delphine à Armand de Custine, le fils d’Adam-Philippe de Custine (qui deviendra le général Custine). La veille du mariage, elle est pensive :

 

« C’est demain le grand jour qui doit fixer à jamais la destinée de ma pauvre petite Delphine. Si l’on peut compter sur le bonheur, j’ai tout lieu de croire qu’elle sera heureuse. Mais quand je pense à tous les ingrédients qui doivent entrer dans la composition de ce bonheur, à la difficulté de les rassembler, à cette multitude de circonstances qui viennent se jeter tout à travers de cette belle harmonie, comme les comètes au milieu du système du monde pour en déranger l’ordre et faire naître des orages, je tremble, et je vois qu’il faut encore beaucoup donner au hasard, telle précaution que nous prenions pour l’enchaîner. »

 

Le 8 août 1788, un arrêt du Conseil du roi convoque les États généraux.

Le 29 décembre, Stanislas-Jean de Boufflers entre à l’Académie française. La véritable éloquence est source de lumière, affirme-t-il dans son discours de réception. Elle éclaire les hommes en leur montrant les vérités éternelles qui sont la base de toute morale : le mal des uns n’est point le bien des autres, il vaut mieux s’entraider que se nuire, par exemple. Ce sont ces maximes salutaires qui doivent prévaloir dans les débats des États généraux et, comme le phénix qui renaît de ses cendres, la plus durable des monarchies se régénérera.

En Lorraine, les trois ordres préparent les élections dans une ambiance fraternelle, en bonne partie grâce à Boufflers, qui est l’orateur le plus écouté. Élu le 6 avril par la noblesse de Nancy, il fera partie de l’auguste assemblée qui se réunit le 4 mai 1789 à Versailles. En mai et en juin, devant la chambre de la noblesse, il prend souvent la parole pour encourager le ralliement au Tiers, mais on l’écoute moins : la plupart des députés de la noblesse adhèrent encore à une conception chevaleresque de l’honneur qui n’admet pas le compromis. Entre la noblesse et le Tiers, une méfiance s’installe et une nouvelle rhétorique se met en place. Ce n’est pas celle préconisée par Boufflers, mais celle des guerres civiles.

La comtesse de Sabran s’affole de voir son cher Boufflers accusé de « traîtrise » : elle le supplie d’écouter la « saine raison » (celle de la noblesse). Le chevalier ne cèdepas : « Pensez-y, messieurs : ou la réunion des députés ou la guerre entre les citoyens, point de milieu. » Un peu plus tard, la comtesse fera cette observation :

 

« Le plus grand malheur de cette révolution, c’est la division qu’elle sème dans les sociétés, les familles, les amis, les amants même, car rien n’est exempt de cette horrible contagion. »

 

Le 13 juillet, voyant des hommes armés rue du Faubourg-Saint-Honoré, Éléonore de Sabran part pour Plombières, mais, dans la deuxième quinzaine de juillet, le calme n’est pas dans les campagnes. Des rumeurs circulent : des bandes de brigands, de pillards, dévastent tout sur leur passage. Le 24 juillet, elle rédige une lettre à Boufflers en prenant les eaux, quand, tout à coup, elle s’interrompt : « Mais j’entends des cris: voilà des paysans avinés ! Je crois que pour cette fois c’en est fait de ta pauvre femme. Je vais voir s’il faut fuir ou périr. » Ce ne sont pas les brigands mais des touristes anglais qui, aussi effrayés que la comtesse, ont couvert leur voiture d’écriteaux « Vive le Tiers ! ».

À l’Assemblée nationale, la violence de l’été effraie bon nombre des députés. Le 18 juillet, la foule menace de pendre deux hussards aux portes mêmes de l’Assemblée : c’est Boufflers qui donne l’alerte. Le 7 août, après avoir passé la journée à écouter de longues descriptions des troubles dans le royaume, Boufflers écrit à Éléonore de Sabran. Il sait déjà que l’abolition des dîmes – abolition sans indemnité – risque de lui enlever presque tous ses revenus.

 

« Il me faut sortir d’ici, et, quand je dis d’ici, c’est de Paris, c’est des villes, c’est des lieux habités par ces méchants animaux qu’on appelle si improprement des hommes. Vois, ma femme, si effectivement tu auras le courage de venir, de temps en temps, partager l’asile de ma vieillesse et de ma misère, si tu prendras quelque plaisir à y passer des heures tranquilles, dans les occupations, dans les conversations, dans les méditations qui nous conviennent, vivant l’un avec l’autre, l’un pour l’autre, l’un par l’autre, oubliant tout le reste et remerciant peut-être le sort de nous avoir envoyé des malheurs qui nous rendront si heureux. »

 

Enfin ! se dit-elle :

 

« Viens vite, mon ami. Achève de faire tes sacrifices : donne tout, jusqu’à ta chemise. Avec moi tu n’auras besoin de rien. Que de jours heureux nous passerons encore ! Si le bonheur est sur la terre, crois-moi, il sera dans notre petit ménage, de compagnie avec l’amour… Ta lettre me retrace des idées qui m’ont bien des fois charmée dans mes châteaux en Espagne. Il n’y a plus que ceux-là de solides à présent. Ainsi bâtissons-en, bâtissons-en sans scrupule. »

 

L’espérance est source de courage : ces rêves, ces « châteaux en Espagne », permettront à la comtesse de Sabran et au chevalier de Boufflers de traverser les épreuves de la Révolution.

Boufflers reste à l’Assemblée. « Fais ce que dois, advienne que pourra. » Cette devise a dicté ses actions en Afrique ; à l’Assemblée constituante, il suivra le même principe et cette fois ses efforts produiront des résultats plus durables. Membre du comité d’agriculture et de commerce, il rédige de nouvelles lois qui assurent aux inventeurs la propriété de leurs découvertes ; il prépare aussi la création du Conservatoire national des arts et métiers.

Le chevalier de Boufflers et la comtesse de Sabran quittent la France en 1791. En mai, la comtesse part avec son fils Elzéar pour Rheinsberg, une quarantaine de kilomètres au nord de Berlin. Le prince Henri de Prusse, frère cadet de Frédéric II, est un ami de longue date et son château semble le séjour de la paix et des arts agréables. Après la clôture de l’Assemblée constituante, Boufflers part à son tour et se rend à Rheinsberg en passant par les Vosges. Dans un village près de Remiremont, il achète une maison modeste qui exigera quelques réparations, avoue-t-il à la comtesse, mais peu coûteuses, insiste-t-il. Ce sera là leur future demeure, quand ils pourront rentrer dans leur patrie.

La maison sera confisquée comme bien d’émigré.

En janvier 1792, enfin ensemble, ils pensent avoir trouvé un asile, ils pensent toucher au repos. Mais non.

Trente ans auparavant, dans sa jeunesse, le chevalier parcourait l’Europe cherchant la guerre. En 1792, c’est la paix qui est introuvable. La violence, insidieuse, s’infiltre partout sous des formes diverses ; ce n’est pas uniquement l’affaire de quelques hommes en uniforme sur un champ de bataille. Boufflers pensera avec une certaine nostalgie aux forêts de palmistes du Cap Vert.

Constituant, il a accepté de doter la France de nouvelles institutions. Aux yeux de ceux qui réclament un retour pur et simple à l’Ancien Régime, il est un de ceux qui ont passé à l’ennemi. En février 1792, il a même l’audace de dire au roi de Prusse que cette guerre qu’on entreprend avec tant de confiance ne sera pas facile à bien finir. Son opposition à la guerre lui attire une haine particulièrement tenace ; on le traite désormais de démocrate.

Parmi les proches d’Éléonore de Sabran, il y a un évêque : l’évêque de Laon, Monseigneur de Sabran, neveu à la mode de Bretagne du comte Joseph. Ce digne prélat, grand aumônier de la reine Marie-Antoinette, ne manque pas d’avertir sa chère parente des dangers de la « société » de Boufflers. Elle s’expose elle-même à des accusations ; on doutera de sa propre loyauté à la bonne cause.

D’autant plus, poursuit-il, que son fils Elzéar ne se joint pas aux autres jeunes gens de son âge dans l’armée des Princes, qui s’assemble aux frontières de la France pour défendre la monarchie. Elzéar, d’une santé fragile, a une façon de voir très peu militaire. Voici ce qu’il écrit à un des ses amis après avoir assisté aux manœuvres de l’armée prussienne :

 

« C’est un spectacle superbe comme militaire : la discipline la plus parfaite, l’ensemble le mieux observé, les mouvements les mieux combinés, la plus grande promptitude d’exécution. Il ne reste rien à désirer. Mais, aux yeux du philosophe, le charme se dissipe : cette exactitude, cette unité de rapports, ce concert universel ne paraît plus que la perfection de l’imperfection des hommes. L’homme, borné dans tout, n’est parfait que dans l’art de se détruire et d’outrager la nature ! Mon ami, qu’ils sont horribles, les hommes ! »

 

Éléonore de Sabran hésite… Jamais, aux siècles passés, il n’a été question d’envahir la France sous les ordres de souverains étrangers. Dans une situation aussi inédite, ne vaut-il pas mieux se fier à son propre jugement qu’aux anciennes lois de l’honneur ?

Elzéar ne sera pas soldat.

Les inquiétudes maternelles de la comtesse de Sabran ne sont pas terminées pour autant. Sa fille Delphine, mariée à Armand de Custine, est toujours en France.

« Que la tête de Custine tombant sous le glaive de la loi soit le garant de la victoire ! » Le 12 août 1793, Robespierre rassure le peuple de Paris par ces mots. Les défaites des armées françaises ont une seule et unique cause : « De toutes parts nous avons été trahis. » La solution est simple : si on exécute toute personne ayant trahi, ou risquant de trahir, on sera tranquille. La logique est irréfutable.

Le 28 août 1793, Adam-Philippe de Custine, ci-devant général Custine, est guillotiné. Son procès, qui dure une douzaine de jours, est le plus long de toute la période de la Terreur (le mécanisme judiciaire n’est pas encore au point, on sera plus efficace par la suite). Aucune preuve de la prétendue trahison de Custine n’est fournie, aucune.

Le 25 décembre, dans un discours sur les principes du gouvernement révolutionnaire, Robespierre demande à l’accusateur public de faire juger incessamment « Custine, fils du général puni par la loi ». Le procès sera expédié en quelques heures le 3 janvier 1794. René-François Dumas préside (c’est lui qui dirigera les procès de la Grande Terreur). Dumas est sûr de ses vérités : « Le seul moyen de faire naître la paix dans le sein de la République est de frapper tous les contre-révolutionnaires… Il faut écarter de nous ces idées d’humanité et de sensibilité, il ne faut laisser aux conspirateurs aucun espoir d’impunité. » Interrogeant Armand, Dumas est péremptoire : « Il est contraire à la nature des choses qu’un fils tel que vous, habituellement en correspondance avec son père, ne soit pas son complice. » Armand répond qu’il n’a jamais connu à son père d’autre dessein que de bien servir la République. Peine perdue. L’avocat d’Armand, Chauveau-Lagarde (qui a défendu Marie-Antoinette et les Girondins, entre autres), ne pose qu’une question : « Un fils doit-il dénoncer son père ? »

C’est en lisant les papiers publics que la comtesse de Sabran apprend la mort de ce gendre aimé comme un fils. Dans une des lettres de la comtesse datées du mois de février, il y a cette phrase : « L’on est tenté de croire que, s’il y a un Dieu, il est tellement indigné de la méchanceté des hommes qu’il ne veut plus se mêler des affaires de ce monde. »

Le 12 mars, Delphine est arrêtée et emmenée à l’ancien couvent des Carmes, rue de Vaugirard. Sur les murs de la pièce où elle est enfermée, il reste des traces de sang, rappels lugubres des massacres de septembre.

Delphine vivra. Un jeune révolutionnaire, tombé amoureux de la belle aristocrate, la préserve de la guillotine : toutes les nuits, il intervertit l’ordre des dossiers sur le bureau de Fouquier-Tinville. Par contre, la sœur bien-aimée du chevalier de Boufflers, Madame de Boisgelin, est exécutée le 6 juillet.

Le 27 juillet 1794 (le 9 thermidor), les prisonniers chantent des hymnes dans les couloirs des Carmes. Lorsque les nouvelles arrivent à Rheinsberg, la joie est aussi intense : on se remet à espérer, à regarder vers l’avenir. Ayant touché quelques écus lors d’un petit déplacement, Boufflers écrit à la comtesse et exprime ses vœux les plus chers :

 

« Puisse un jour, chère et très chère femme, ce bien produit par ma misère être partagé avec toi dans quelque lieu de la terre que ce puisse être, quelque médiocre fortune qui nous soit destinée, quelque modeste, quelque humble, quelque délabré que puisse être le toit sous lequel le mariage nous attend. Le bonheur, la paix, l’amour, seront avec lui ; il y aura place pour tout cela. Mais je me perds moi-même dans de douces illusions… »

 

De douces illusions ? Déjà au printemps de 1793, ils ont annoncé leur intention de se marier, mais la cérémonie n’a pas lieu : pendant la Terreur, le bonheur n’est pas à sa place. Après le 9-Thermidor, Boufflers ne voit plus aucune raison d’attendre, la Révolution ayant tout emporté, y compris ses revenus ecclésiastiques. C’est Éléonore de Sabran qui recule devant le choix d’une date et Boufflers commence à craindre que leur mariage ne soit encore une chimère.

Leur situation à Rheinsberg n’est plus tenable. Les jalousies sont inévitables dans toute vie de cour ; rien là que du prévisible. Mais ce qui l’est moins, c’est la tournure que prendra la francophilie du prince Henri. En avril 1795, le traité de Bâle met fin à la guerre entre la France et la Prusse. Le prince Henri, artisan de cette paix, prône un rapprochement avec la France républicaine. Or, la présence des émigrés français à la cour de Prusse déplaît fortement au Directoire… Avant de se marier, pense la comtesse, ne serait-ce pas souhaitable d’arrêter un plan de conduite ?

Le 2 juillet 1796, le ministre plénipotentiaire de la République française en Prusse, un certain Caillard, informe ses supérieurs à Paris que l’ex-constituant Boufflers fait un voyage à Varsovie. Le 12 août, dans une deuxième lettre, il leur apprend que ce voyage n’est plus un mystère : le roi de Prusse, Frédéric-Guillaume II, accorde à Boufflers la terre de Wymyslow près de Lodz, dans une région qui appartient à la Prusse depuis le deuxième partage de la Pologne en 1793.

Au mois de mai 1797, vingt ans après leur première rencontre, Stanislas-Jean de Boufflers et Éléonore de Sabran se marient à Breslau.

À Wymyslow, ils ne trouvent pas un décor d’opérette : il n’y a ni jolis petits moutons ni bergers couronnés de lilas ni charmantes chaumières. Il faut construire une maison, acheter du bétail, trouver de la main-d’œuvre, mettre la terre en valeur, etc. Le climat est rude ; cette terre – que Boufflers partage avec d’autres émigrés – est isolée. À l’île de Gorée, Boufflers a dessiné d’un trait de plume les plans de ses bâtiments ; à Wymyslow, ses bâtiments, il les construit de ses deux mains. La fabrication des briques est, pour lui, un apprentissage : aux premiers froids de l’hiver 1798, les murs de la maison tombent. Il recommence. Son épouse fait les meubles. En 1799, après deux ans d’exploitation, ils ont 6 vieux chevaux, 6 vieux bœufs, 15 vieilles brebis, des cochons, des dindons, des canards, des oies, des poules et un jardin. « Cette année, écrit un de leurs associés, le jardin a produit d’excellents légumes, et en assez grande quantité, jusqu’à même de bons melons, beaucoup de fraises et des choux d’une grandeur rare. »

Mais la vie à Wymyslow est dure, très dure. En hiver, la crainte de mourir de faim ne les quitte pas. Ils prennent de jeunes élèves polonais en pension, pour avoir des revenus. Un état aussi précaire, peu compatible avec ce qu’on appelle communément le bonheur, n’exclut pas un sentiment de satisfaction. « Il y a une sorte de volupté attachée au malheur », écrit Madame de Boufflers, et elle précise :« C’est de ne pas s’en laisser accabler. La lutte qui s’établit entre lui et nous donne du courage : à mesure qu’on est moins content du sort, on l’est plus de soi. »

Le bonheur, telle une déesse un peu timide, arrive parfois à petits pas. L’entente entre les époux est sans failles : ensemble, ils ont décidé de s’installer dans ce « désert » ; ensemble, ils font face. Il n’y a pas la moindre trace d’amertume, ni chez l’un, ni chez l’autre. Le monde change, il faut s’y adapter. Madame de Boufflers l’explique à son fils :

 

« Le monde est très mobile, mon enfant : nous établir, au milieu de lui, un système de stabilité que le moindre événement peut déranger sans que nous en soyons d’accord, et alors nous nous trouvons dans des embarras étranges, et dans une discordance de choses qui nuit autant au bonheur que des tons faux nuisent à l’harmonie. »

 

Le soir, à la lumière des chandelles (faites maison), Monsieur et Madame de Boufflers discutent, justement, l’ordre harmonieux de l’univers. En bon élève de Ciceron, Boufflers trouve dans le travail intellectuel une ressource précieuse contre ses chagrins. Membre de l’Académie de Berlin depuis 1795, il rédige un ouvrage métaphysique sur ce majestueux concert du monde si décrié par son beau-fils Elzéar. Les souffrances des individus que nous sommes ne sont que des dissonances passagères ; qui sait, peut-être que ces dissonances ajoutent même une beauté à l’harmonie universelle, que Boufflers se représente comme l’amour maternel de la Nature pour tous les êtres qu’elle a produits.

Serait-il permis de penser que le Ciel ou la Nature – quel que soit le nom de la puissance qui régie le monde – donne parfois un petit coup de pouce aux événements ici-bas ? Le 10 novembre 1799 (le 19 brumaire), Napoléon Bonaparte prend le pouvoir. Plus tard, Boufflers appellera cet homme « le cauchemar de l’univers », mais, en cet hiver de 1799, c’est Bonaparte qui tire les émigrés d’affaire en permettant leur retour en France. Pour Boufflers et son épouse, c’est le retour au port.

Après 1800, Boufflers devient ce qu’il était déjà, au fond, depuis bien longtemps : un écrivain. Au cours des années, il publiera des contes, des poèmes, des articles, des discours académiques, l’ouvrage métaphysique (intitulé Le Libre Arbitre) et plusieurs éditions de ses œuvres complètes.

Le 3 septembre 1803, une adaptation d’ Aline, Reine de Golconde est présentée sur la scène de l’Opéra-Comique à Paris. Ce soir-là, les auteurs du livret réservent une loge pour Boufflers, afin de lui rendre hommage.

Cette même année, Boufflers et son épouse achètent une maison de campagne à Saint-Léger, aux portes de Saint-Germain-en-Laye. Voici ce que Boufflers écrit en 1806 à une vieille amie de sa mère, Madame Durival :

 

« En perdant mes avantages, mes biens et mes espérances, j’ai vu que je n’avais perdu que des apparences et que la réalité me restait. Tout notre véritable avoir consiste dans la pensée et le sentiment, et à cet égard chaque homme est au-dedans de lui une vraie mine, plus ou moins riche… Toutes mes affections sont à peu près concentrées dans une personne que vous feriez l’héritière de votre passion pour ma mère, comme j’en ai fait l’héritière de son nom… Vous parlerai-je à présent de ma demeure ? J’en ai deux, l’une à la campagne… Dans notre appartement de ville, nous remplaçons un commissaire de quartier que l’humidité en avait chassé. Quant à notre maison de campagne, elle conviendrait mieux à un vicaire qu’à un curé, mais elle a, du moins à nos yeux, le mérite de nous appartenir. Tout notre domaine consiste dans un assez grand jardin fruitier et potager, qui promet beaucoup au printemps, et qui, selon la triste coutume de la nature, tient peu en automne. Mais ce jardin, tantôt béni, tantôt maudit, nourrit ses maîtres et même il les abreuve, car j’y ai une petite vigne avec un petit pressoir, et nous avons le bon esprit, et peut-être la bonne bêtise, de trouver notre vin le meilleur des environs de Paris à plus de vingt lieues à la ronde. »

 

Une des morales de cette histoire est la suivante, et je citerai Madame de Boufflers : « Il ne faut désespérer de rien, ni se pendre surtout, car c’est une sottise sans remède. »

C’est Boufflers lui-même qui, le premier, fait un rapprochement entre son histoire et celle du conte de sa jeunesse. Ce rapprochement ne manque pas de justification, car Boufflers reste fidèle aux valeurs exprimées dans ce conte : « Tout notre véritable avoir consiste dans la pensée et le sentiment. »

Mais ce schéma narratif occulte un autre aspect de sa vie et de sa pensée qui évoluera avec les années. Dans le conte, la poursuite de la gloire n’est qu’une source de déboires. Or, une des composantes possibles du désir de la gloire est le désir d’être utile au monde. Pour Boufflers, la pensée implique l’écriture et ceux qui écrivent ont le devoir d’éclairer les autres. En 1810, dans son dernier discours devant l’Académie française, il reprend certaines idées déjà abordées en 1788, dans son discours de réception. Les hommes sont capables du pire et du meilleur : il faut faire ce qu’on peut pour décourager l’un et encourager l’autre. Ayant vécu les années de la Terreur, Boufflers sent toute l’urgence de cette tâche : « Je hais la haine. » Et ce ne sont pas quelques déboires qui doivent faire abandonner la lutte.

La vie de Stanislas-Jean de Boufflers et celle de la femme qu’il a aimée nous offrent, à nous au vingt-et-unième siècle, une matière première infiniment plus riche que n’importe quel conte. Mon souhait est celui que Boufflers aurait formulé s’il était toujours parmi nous : que ma nouvelle édition de leurs lettres montre à tous le plaisir de penser, le besoin de réfléchir et la certitude de savoir que, malgré tous les malheurs de ce monde, l’amour existe.