Autant en emporte le vent

 

J’ai commencé, il y a un quart de siècle, en faisant des traductions de ces lettres. C’est un exercice salutaire. Il n’est pas facile de communiquer l’essentiel d’un texte dans une autre langue : il faut bien réfléchir.

D’un point de vue littéraire, il y a des textes qui sont difficilement « traduisibles ». Ce n’est pas une question de l’orfèvrerie des mots – qu’il faut réinventer de toute façon – mais de leur sens profond. Les textes qui passent ont toujours en eux quelque chose d’universel.

Les lettres du chevalier de Boufflers et de la comtesse de Sabran passent, je le sais par expérience. Ce soir je vais vous raconter leur histoire, je vais aussi vous présenter quelques passages de leurs lettres. Je pense que vous comprendrez l’intérêt de cette correspondance, bien sûr pour des Français, mais aussi pour des personnes qui ne sont pas de culture française.

Aux Etats-Unis, j’avais l’habitude de dire que cette histoire, c’est Autant en emporte le vent , version française. C’était ma façon de faire comprendre que le grand bouleversement de la Révolution française est au centre de l’histoire. Il y a un « avant », un « pendant », et un « après ».

Avant, en 1777, la comtesse de Sabran vit dans un magnifique hôtel particulier construit par le célèbre architecte Mathurin Cherpitel rue du Faubourg-Saint-Honoré, avec de grands jardins qui donnent sur les Champs-Elysées.

Une vingtaine d’années plus tard, les amants, devenus mari et femme, habitent en Pologne, dans une petite maison que Boufflers construit lui-même. Au printemps de 1798, il y a une lettre de Boufflers où il déclare avoir enfin découvert comment fabriquer des briques. Six mois plus tard, quand il fait moins 25°, Mme de Boufflers écrit à son fils que les murs de la maison tombent : la méthode n’était pas la bonne. Et puis, elle ajoute ceci :

 

« Il y a une sorte de volupté attachée au malheur, c’est de ne pas s’en laisser accabler. La lutte qui s’établit entre lui et nous donne du courage : à mesure qu’on est moins content du sort, on l’est plus de soi. C’est donc mon unique occupation ici, cher petit, où je manque encore de tout, où grâce au chevalier notre pauvre maison est remplie d’une quantité de gens que je ne connais pas, sans compter Mme des Salles dont la société m’est assez douce. Nous donnons à tout ce monde-là souvent un dîner de carottes, de panais et de choux, accompagnés d’un pain bien noir et avec lui de l’eau bien fraîche, et un bon feu qui finit par nous rendre à tous le cœur gai quand le dîner est desservi. »

 

 

Recommençons, cette fois au début…

 

Eléonore de Jean de Manville, future comtesse de Sabran, est née en 1749. Elisabeth Vigée Le Brun a fait un portrait d’elle au milieu des années 1780 ; il y a aussi un buste par Houdon qui date de la même époque. Dans le portrait, on voit une jolie jeune femme avec un regard envoûtant. Le buste, c’est encore autre chose. Dans une étude récente sur Houdon, on trouve cette observation : « C’est la seule œuvre où l’artiste ait illuminé le visage d’une femme [...] de cette étincelle, de ce jaillissement d’intelligence, de cet éclat dans les yeux dont il a su animer les bustes de Diderot et de Voltaire » (Willibald Sauerländer, Essai sur les visages des bustes de Houdon , Paris, 2005, p. 50).

 

Sa vie commence dans le malheur. Sa mère est morte en lui donnant naissance ; elle a une sœur aînée qui est belle, mais, comme on dirait aujourd’hui, handicapée mentale. Le père se remarie et la belle-mère, véritable marâtre digne des contes de fée, montre une aversion pour les deux fillettes, qui sont recueillies par leur grand-mère maternelle. Cette dame imposante les élève sans la moindre tendresse, par principe, pour leur former le caractère.

Quand Eléonore a 19 ans, elle choisit elle-même son mari, un vieil ami, le comte Joseph de Sabran. Il a 66 ans. Eléonore se comporte avec autant de sagesse après le mariage qu’avant : elle sait apprécier à sa juste valeur la gentillesse, la bonté du comte Joseph. Deux enfants naîtront, un garçon et une fille, prénommés Elzéar et Delphine, d’après les deux saints de la famille de Sabran. En 1775, le jour qui précède le sacre de Louis XVI, Joseph de Sabran meurt.

Deux ans plus tard, la jeune veuve s’installe dans l’hôtel rue du Faubourg-Saint-Honoré. Un jour au mois de mai, le prince de Ligne lui présente un homme très recherché dans la vie mondaine parisienne, le chevalier de Boufflers.

 

Stanislas-Jean de Boufflers, né en 1738, est le fils cadet de la marquise de Boufflers qui est connue comme la maîtresse du roi Stanislas à Lunéville. (Il n’y a pas de bon portrait de Boufflers. Je vous conseille donc de créer votre image de l’homme à partir de ses écrits : c’est vraiment ce qu’il y a de mieux.)

Comme Eléonore, Stanislas-Jean a une enfance solitaire. Les neuf premières années de sa vie, il est à la campagne, abandonné aux domestiques, qui font peu attention à lui car c’est le cadet.

Il arrive à Lunéville en 1747. Ce sont les années où, grâce au roi Stanislas (beau-père de Louis XV), Lunéville devient l’une des capitales intellectuelles de l’Europe. Le roi et son entourage ne tardent pas à remarquer que ce petit garçon, qui écoute tout, qui n’oublie rien, qui s’exprime fort bien, a une intelligence hors du commun. Lui aussi a une étincelle dans les yeux.

A 19 ans, Stanislas-Jean rédige un article pour l’ Encyclopédie . A 23 ans, il compose un conte philosophique, Aline reine de Golconde , qui est vite reconnu comme un petit chef-d’œuvre et qui sera l’objet d’éditions innombrables.

Malgré cette grosse réussite littéraire, Stanislas-Jean choisit la carrière militaire. Il est jeune : il n’a aucune envie de passer ses journées à noircir des feuilles de papier.

 

Au mois de mai 1777, lorsque ces deux personnes se trouvent en face l’une de l’autre, l’attirance est réciproque, mais la comtesse de Sabran est méfiante. Boufflers, jamais à court d’idées, se propose comme professeur de latin. Elle accepte, et ils commencent un échange de lettres – de simples bavardages, bien sûr…

L’acte d’écrire n’est jamais innocent. Voici un passage d’une lettre de Boufflers, datée du mois d’octobre 1780, qui vous montrera la nature de cet échange après trois ans.

 

« Écrivez-moi, ma chère fille, envoyez-moi des volumes, ne relisez jamais ce que vous aurez écrit, ne songez à aucune des règles de l’art d’écrire, ne craignez ni de vous répéter ni de manquer de suite, soyez tantôt triste, tantôt gaie, tantôt philosophe, tantôt folle, suivant que vos nerfs, vos remèdes, votre raison, votre caractère, votre humeur, vous domineront. Vous n’avez pas besoin de me plaire, il faut m’aimer et me le prouver encore plus que me le dire ; il faut, pour notre bien commun, que vos idées passent continuellement en moi et les miennes en vous, comme de l’eau qui s’épure et qui s’éclaircit quand on la transvase souvent. »

 

Vous ne serez pas surpris d’apprendre que quelques mois plus tard, ils poursuivront ces « échanges » dans le lit bleu de la comtesse.

Voici comment elle s’exprime, une année après ce grand événement :

 

« Non, mon enfant, je n’ai que faire de ton illusion : notre amour n’en a pas besoin. Il est né sans elle et il subsistera sans elle ; car ce n’est sûrement pas l’effet de mes charmes, qui n’existaient plus lorsque tu m’as connue, qui t’a fixé auprès de moi ; ce n’est pas non plus tes manières de Huron, ton air distrait et bourru, tes saillies piquantes et vraies, ton grand appétit et ton profond sommeil quand on veut causer avec toi, qui m’ont fait t’aimer à la folie. C’est un certain je ne sais quoi qui met nos âmes à l’unisson, une certaine sympathie qui me fait penser et sentir comme toi ; car sous cette enveloppe sauvage tu caches l’esprit d’un ange et le cœur d’une femme. »

 

Cela aurait pu être la fin de l’histoire, s’ils avaient pu s’épouser comme ils le voulaient. Ils auraient vécu – au moins pendant un certain temps – un bonheur précieux et banal.

Qu’est-ce qui empêche le mariage ? Les revenus de Boufflers sont ecclésiastiques. S’il quitte l’ordre de Malte pour se marier, il perd ses revenus. La comtesse est riche, mais son patrimoine doit revenir à ses deux enfants. Homme d’honneur, Boufflers refuse donc de l’épouser avant d’avoir trouvé une autre source d’argent.

 

En 1784, le chevalier de Boufflers reçoit son brevet de maréchal de camp. Pendant les dernières années du règne de Louis XVI il est plus difficile de trouver un poste que d’accéder à la promotion. Boufflers accepte donc le premier commandement qui se présente dans son grade. En octobre 1785, il est nommé gouverneur du Sénégal. Il fera deux séjours en Afrique, en 1786 et en 1787.

Les amants promettent de s’écrire tous les jours, mais l’acheminement du courrier entre la France et l’Afrique est bien aléatoire. Il faut attendre le départ d’un bateau pour envoyer un paquet, et le plus souvent, les lettres expédiées d’Afrique passent par Saint-Domingue avant de revenir en France.

En 1786, la comtesse de Sabran attend plus de six mois avant de recevoir le premier paquet. Elle continue pourtant à remplir page après page de son écriture, pour ne pas manquer à sa promesse. Sur quelques-unes de ces feuilles, on voit encore les traces de ses larmes.

Quinze ans plus tard, elle relira ses propres lettres – elle va même les recopier. En 1801, les souffrances de l’absence sont loin ; Boufflers est à côté d’elle. En relisant, elle voit – j’en suis sûre – ce que nous voyons aujourd’hui, une série d’images inoubliables d’un bonheur éphémère, comme celui du jour où Marie-Antoinette donne un baiser au petit Elzéar, sur ses deux jolies petites joues couleur de rose…

En juillet 1787, Mme de Sabran marie sa fille Delphine à Armand de Custine, le fils d’Adam-Philippe de Custine, celui qui deviendra sous la Révolution le général Custine. Voici ce qu’écrit Mme de Sabran la veille du mariage :

 

« C’est demain le grand jour qui doit fixer à jamais la destinée de ma pauvre petite Delphine. Si l’on peut compter sur le bonheur, j’ai tout lieu de croire qu’elle sera heureuse. Mais quand je pense à tous les ingrédients qui doivent entrer dans la composition de ce bonheur, à la difficulté de les rassembler, à cette multitude de circonstances qui viennent se jeter tout à travers de cette belle harmonie, comme les comètes au milieu du système du monde pour en déranger l’ordre et faire naître des orages, je tremble, et je vois qu’il faut encore beaucoup donner au hasard, telle précaution que nous prenions pour l’enchaîner. »

 

Moins de 7 ans plus tard, Armand de Custine sera guillotiné.

En Afrique, Boufflers décrit les dangers de toute sorte qui l’environnent, les paysages grandioses qu’il découvre. Au printemps de 1787 il fait une tournée au cap de Sierra Léone.

 

« Nous sommes au calme à la vue du plus beau paysage des quatre parties du monde : nous voyons le cap de Sierra Leone qui s’élève plus haut que toutes les montagnes d’Ardenne, couvert de palmiers et d’autres arbres toujours verts. Il semble que la nature se soit plu à rassembler, loin de tout, tout ce qu’elle peut montrer de plus charmant, comme les grands seigneurs qui se plaisent à prodiguer les ornements dans les petites maisons au fond des quartiers les plus ignorés. Jamais personne de nous n’a vu de plus grands arbres, de plus belles verdures, des vallons plus riants, des enfoncements mieux dessinés. On navigue entre des montagnes à perte de vue et des plaines immenses dans une rivière d’argent qui semble être une ligne de démarcation entre les deux sols les plus différents. »

 

C’est l’époque de la traite des Noirs. Boufflers propose au ministre de la Marine un nouveau système colonial. Pourquoi transporter de malheureux esclaves dans le Nouveau Monde, demande-t-il, quand il suffit d’apprendre aux Africains à cultiver le beau pays qui les a vus naître ? Les Européens feraient ainsi du commerce en toute tranquillité de conscience.

Boufflers n’est pas le seul à être séduit par cette belle logique : pendant les dernières années de l’Ancien Régime, ce sont les antiesclavagistes qui proposent des colonies agricoles en Afrique. Le ministre de la Marine trouve les idées de Boufflers intéressantes mais un peu prématurées  : il y a tant d’argent à gagner avec la traite des Noirs, et nécessité économique oblige.

Boufflers, frustré, quitte donc l’Afrique. Peu avant son départ, il regarde son jardin à l’île de Gorée ; il pense aux espoirs qu’il avait en arrivant, et il écrit ceci :

 

« Rien de tout cela n’a eu lieu : mes fleurs, mes légumes, mes arbres, mes jardiniers, sont morts. Mon jardin est le plus triste des déserts de l’Afrique ; encore voit-on là une nature inculte, mais riche et pour ainsi dire fière de sa virginité, au lieu qu’ici il y a un reste de culture abandonnée, de mauvaises herbes entremêlées de quelques plantes d’Europe mal venues. »

 

De retour en France, Boufflers participera à la lutte contre l’esclavage. Il sera membre de la Société des Amis des Noirs, la première société antiesclavagiste française. Elu à l’Académie française en 1788, il commence son discours de réception avec une attaque en règle contre les malheurs de l’esclavage, et en janvier 1789 il présente à l’Académie française un discours sur les Africains, que certains esclavagistes refusent de considérer comme des hommes : « Oui, ce sont des hommes, déclare-t-il, et bien meilleurs que ceux qui entreprennent de les rabaisser ! »

En avril 1789, le chevalier de Boufflers est élu député aux Etats généraux par la noblesse de Nancy.

Pendant les élections en Lorraine, les trois ordres travaillent en harmonie, en bonne partie grâce à Boufflers, qui est l’orateur le plus écouté. En mai et en juin, dans la chambre de la noblesse, il prend souvent la parole pour encourager le ralliement au Tiers, mais on l’écoute moins : la plupart des députés de la noblesse adhèrent encore à une conception de l’honneur peu favorable aux compromis. Mme de Sabran elle-même est horrifiée par les prises de position de son amant : « Je meurs d’effroi en songeant que la plus chère partie de moi-même peut prendre un parti qui me fasse rougir. » Un peu plus tard, elle fera cette observation :

 

« Le plus grand malheur de cette révolution, c’est la division qu’elle sème dans les sociétés, les familles, les amis, les amants même, car rien n’est exempt de cette horrible contagion, et adieu le charme de la vie. »

 

La violence de l’été va effrayer bon nombre des députés. Le 18 juillet, la foule menace de pendre deux hussards aux portes mêmes de l’Assemblée : c’est Boufflers qui donne l’alerte.

Le 7 août, après avoir passé la journée à écouter de longues descriptions de tous les troubles dans le royaume, Boufflers écrit à Mme de Sabran. Il sait déjà que l’abolition des dîmes – abolition sans indemnité – risque de lui enlever presque tous ses revenus.

 

« Il me faut sortir d’ici, et, quand je dis d’ici, c’est de Paris, c’est des villes, c’est des lieux habités par ces méchants animaux qu’on appelle si improprement des hommes. Vois, ma femme, si effectivement tu auras le courage de venir, de temps en temps, partager l’asile de ma vieillesse et de ma misère, si tu prendras quelque plaisir à y passer des heures tranquilles, dans les occupations, dans les conversations, dans les méditations qui nous conviennent, vivant l’un avec l’autre, l’un pour l’autre, l’un par l’autre, oubliant tout le reste et remerciant peut-être le sort de nous avoir envoyé des malheurs qui nous rendront si heureux. »

 

Le 18 août, Mme de Sabran répond :

 

« Viens vite, mon ami. Achève de faire tous tes sacrifices : donne tout, jusqu’à ta chemise. Avec moi tu n’auras besoin de rien. Que de jours heureux nous passerons encore ! Si le bonheur est sur la terre, crois-moi, il sera dans notre petit ménage de compagnie avec l’amour. Oui, l’amour, car toute grand-mère que je suis, il brûle mon âme. Je le sens circuler dans mes veines, précipiter les battements de mon cœur. Il me fera survivre à moi-même. Qu’importe que la vieillesse vienne glacer tous mes sens : c’est mon âme qui t’aime. Mon amour sera immortel comme mon âme : quand elle se séparera de mon corps, c’est en Dieu que je t’aimerai, s’il y a un Dieu ; ou dans l’univers, s’il n’y a qu’un univers. L’être que j’animerai ensuite recherchera avec ardeur celui que tu animeras, et peut-être cela fera-t-il le plus joli roman du monde : nous nous retrouverons tous les deux à vingt ans, pour sacrifier de nouveau à l’amour. Mais quel délire m’emporte ! C’est ta lettre qui en est la cause : elle me retrace des idées qui m’ont bien des fois charmée dans mes châteaux en Espagne. Il n’y a plus que ceux-là de solides à présent. Ainsi bâtissons-en, bâtissons-en sans scrupule. »

 

Boufflers, fidèle à ses devoirs de député, ne quitte pas l’Assemblée. Il est membre du comité d’agriculture et de commerce, où il rédige de nouvelles lois qui assurent aux inventeurs la propriété de leurs découvertes. Il prépare aussi la création du Conservatoire national des arts et métiers.

A la Constituante, Boufflers se range parmi les modérés, ce qui veut dire qu’il fait partie de ceux qui sont attaqués par la droite aussi bien que par la gauche.

Boufflers et Mme de Sabran émigrent en 1791, elle en mai, lui quelques mois plus tard, après la clôture de l’Assemblée constituante. Ils s’établissent à Rheinsberg, chez le prince Henri de Prusse (frère cadet de Frédéric II).

 

Au début de 1792, ils pensent avoir trouvé un asile, ils pensent toucher au repos. Mais non : les années de leur émigration vont être les plus éprouvantes de leur vie, et pas uniquement à cause des nouvelles qui arrivent de leur patrie.

Boufflers est constituant, c’est-à-dire, c’est un traître, aux yeux des contre-révolutionnaires comme l’évêque de Laon, Monseigneur de Sabran (Louis-Hector-Honoré-Maxime de Sabran, né en 1739, une année après Boufflers, est le neveu à la mode de Bretagne du comte Joseph).

Ce digne prélat ne reconnaît qu’une règle de conduite, les antiques lois de l’honneur. Assumant le rôle d’un chef de famille, il rappelle Mme de Sabran à ses devoirs, chaque fois qu’elle s’écarte du droit chemin.

Evidemment, l’honneur exige qu’elle envoie son fils Elzéar à l’armée des Princes, qui s’assemble aux frontières de la France pour défendre la monarchie. Or, le jeune homme a une façon de voir très peu militaire. Voici ce qu’il écrit à un de ses amis après avoir assisté aux manœuvres de l’armée prussienne :

 

« C’est un spectacle superbe comme militaire, la discipline la plus parfaite, l’ensemble le mieux observé, les mouvements les mieux combinés, la plus grande promptitude d’exécution : il ne reste rien à désirer. Mais aux yeux du philosophe, le charme se dissipe : cette exactitude, cette unité de rapports, ce concert universel ne paraît plus que la perfection de l’imperfection des hommes. L’homme, borné dans tout, n’est parfait que dans l’art de se détruire et d’outrager la nature ! Oh mon ami, qu’ils sont horribles, les hommes ! »

 

L’évêque ne se désarme pas : Mme de Sabran doit écrire, dit-il, au comte d’Artois pour offrir son fils.

 

« Cette démarche aura l’avantage de bien manifester vos sentiments qui ne peuvent être suspects à vos vrais amis, mais qui peut-être ne sont pas jugés si favorablement par les indifférents, à raison de la société dans laquelle vous vivez, qui est soupçonnée de quelque penchant pour la démocratie et sa sœur la philosophie. J’ai beau me récrier contre l’injustice de cette opinion, l’on ne veut pas me croire et je ne peux venir à bout de la détruire. »

 

Ce serait tellement préférable, n’est-ce pas, si elle ne vivait pas dans cette société (c’est-à-dire, avec Boufflers) ? Pendant ce temps, Boufflers est en train de dire au roi de Prusse que cette guerre qu’on entreprend avec tant de confiance ne sera pas si facile à bien finir, et que cela compromettra la vie du monarque qu’on veut sauver.

En 1792, Mme de Sabran refuse d’envoyer son fils, mais elle a du mal à justifier ce refus. En 1793, elle trouve enfin son langage.

 

« Je vois avec quelque surprise, je vous l’avoue, que, malgré la marche contraire à nos espérances que prennent les événements, vous n’ayez pas encore changé de projet au sujet d’Elzéar. Sans doute vous auriez parfaitement raison si les choses prenaient la tournure que nous devrions naturellement attendre, mais vous me parlez de la France qui s’écroule, de l’opinion publique qui ne peut exister au milieu d’une révolution semblable, où chacun a le droit d’être juge dans sa propre cause. Je suis bien loin, je vous assure, de me repentir du parti que j’ai pris l’année dernière pour mon fils, malgré tout ce qu’en peuvent dire un petit nombre de personnes qui ne sont pas encore revenues de leurs trop douces illusions. Il ne faut pas croire avec tant d’autres que je suis aveuglée et retenue uniquement par ma tendresse maternelle. Ce sont des puissances ennemies qui vous font la loi : vous servez les ennemis naturels de votre patrie. Réfléchissez bien à cela, mon cher neveu, car c’est sur cette pensée qu’est fondée ma répugnance invincible pour que mon fils augmente le nombre des dupes. »

 

C’est une femme lucide. Cette lucidité va la rapprocher de plus en plus de Boufflers, même sur le plan politique.

Au mois de mai 1797, ils se marient. Il n’y a plus de patrimoine à conserver, ni d’un côté ni de l’autre : la Révolution a tout confisqué.

La cérémonie a lieu à Breslau parce qu’ils partent vers la Pologne. Le roi de Prusse leur a accordé une colonie au village de Wimislow dans la région appelée « la Prusse méridionale », qui appartient à la Prusse depuis le deuxième partage de la Pologne en 1793.

Les terrains sont un don, mais cette générosité ne suffit pas : les colons doivent construire des maisons, mettre les terres en valeur, acheter du bétail, trouver de la main-d’œuvre, etc. Frédéric-Guillaume II prévoit l’exemption des colons des impôts pendant un certain nombre d’années, mais le Directoire voit d’un mauvais œil ces faveurs accordées aux émigrés français, et Frédéric-Guillaume III, qui succède à son père en novembre 1797, est moins accommodant : il impose des impôts que Boufflers ne peut payer que sur sa pension de l’Académie de Berlin (il est membre de cette académie depuis 1795). Les Boufflers prennent aussi de jeunes élèves polonais en pension pour augmenter leurs revenus.

Ils ne meurent pas de faim, c’est déjà quelque chose. En 1799, un de leurs associés, l’abbé d’Arras, écrit à Elzéar :

 

« Cette année le jardin a produit d’excellents légumes, et en assez grande quantité, jusqu’à même de bons melons, beaucoup de fraises et des choux d’une grandeur rare. »

 

C’est mieux qu’en Afrique.

Cet hiver-là, pendant les longues soirées, Boufflers commence à rédiger un ouvrage métaphysique, et, à la lumière des chandelles, les époux discutent. Mme de Boufflers écrit souvent à son fils, qui est établi à Vienne, et ses lettres nous permettent d’assister à quelques-unes de ces conversations.

 

« Le monde est très mobile, mon enfant : nous établir, au milieu de lui, un système de stabilité que le moindre événement peut déranger sans que nous en soyons d’accord, et alors nous nous trouvons dans des embarras étranges, et dans une discordance de choses qui nuit autant au bonheur que des tons faux nuisent à l’harmonie. »

 

« Marchons avec le siècle, mon ami, au milieu des roses et des épines. Il faut avancer, puisqu’il n’y a pas à reculer : une force invincible nous pousse. Savons-nous ce qu’elle veut ? Nous marchons en aveugle, tâchons seulement de nous soutenir l’un l’autre afin de ne pas tomber. »

 

Le 19 brumaire, Bonaparte prend le pouvoir. Delphine, qui est restée à Paris, demande aussitôt la radiation des époux Boufflers de la fameuse liste des émigrés. En janvier 1800, Fouché, ministre de la Police, autorise le couple à rentrer dans sa patrie.

A Vienne, Elzéar apprend les nouvelles. Il écrit tout de suite à son beau-père. Voici la réponse de Boufflers :

 

« Vous blâmez notre retour en France, et vous voudriez au moins retarder celui de madame votre mère. Vous me chargeriez là, mon cher Elzéar, d’une commission bien dure et bien difficile. Vous me parlez d’employer mon autorité. Je me fais gloire de n’en point avoir sur ma femme, je l’ai abdiqué avant d’en être investi. Je n’ai pas plus de pouvoir sur ma femme que sur moi, et entre nous non seulement tout se fait, mais encore tout se veut, en commun. »

 

Les époux décident, pour leurs propres raisons, que Boufflers partira le premier : il a une succession à recueillir en France, la succession Villeroy. Mme de Boufflers reste en Pologne pour vendre leur terrain et pour convaincre Elzéar de rentrer.

Ce n’est pas chose facile. A Wimislow, des « coquins » cherchent à s’approprier le terrain sans le payer, et à Vienne, Elzéar est tombé sous l’influence de l’évêque de Laon, qui veut empêcher le retour de Mme de Boufflers aussi bien que celui d’Elzéar. L’évêque n’est pas un adversaire à dédaigner. Même Boufflers se demande par moments si son épouse le suivra.

Pendant plus de six mois la mère et le fils débattent, se tiraillent. Il n’y a pas de lettres échangées entre l’évêque et Mme de Boufflers, mais elle sait qu’en s’adressant à son fils, elle s’adresse également à l’évêque. Elle s’exprime parfois avec une violence digne de Racine : « Tu es devenu bête Elzéar, et ce qui pis est, dur et insensible comme une pierre. Ainsi je n’ai plus qu’à mourir, car je n’ai plus de fils. » C’est-à-dire, elle ne reconnaît plus son fils ; il faut qu’il redevienne lui-même, en se détachant de l’évêque.

Le 26 décembre 1800, Mme de Boufflers arrive à Paris, avec Elzéar. Elle a aussi vendu le terrain : « J’ai tenu bon, et je suis récompensée. » L’évêque ne reverra plus jamais ni la mère ni le fils, qu’il a beaucoup aimés, à sa façon. Je me demande même s’il n’a pas trop aimé la mère : avant le mariage, il y a des passages dans les lettres de l’évêque à Mme de Sabran qui me semblent excessivement affectueux. L’évêque mourra en 1811, en Pologne.

 

En France, Boufflers obtiendra peu de chose de la succession Villeroy, mais Bonaparte accorde une pension à l’ancien maréchal de camp, qui gagnera aussi de l’argent avec ses publications : des contes, des articles, des discours académiques, l’ouvrage métaphysique Le Libre Arbitre , et plusieurs éditions de ses œuvres complètes.

Pendant ses dernières années, Boufflers sera la cible des journalistes contre-révolutionnaires qui ne voient en lui qu’un représentant du monde philosophique, mais, ces conflits-là, Boufflers en a bien l’habitude.

En 1803, lui et son épouse achètent une maison de campagne à Saint-Léger, aux portes de Saint-Germain-en-Laye. Voici ce que Boufflers écrit en 1806 à une vieille amie de sa mère, Mme Durival :

 

« En perdant mes avantages, mes biens et mes espérances, j’ai vu que je n’avais perdu que des apparences et que la réalité me restait. Tout notre véritable savoir consiste dans la pensée et le sentiment, et à cet égard chaque homme est au-dedans de lui une vraie mine, plus ou moins riche. Vous parlerai-je à présent de ma demeure ? J’en ai deux, l’une à la campagne, mais c’est à peu près comme celles du rat de ville et du rat des champs, c’est-à-dire deux trous. Dans notre appartement de ville, nous remplaçons un commissaire de quartier que l’humidité en avait chassé. Quant à notre maison de campagne, elle conviendrait mieux à un vicaire qu’à un curé, mais elle a, du moins à nos yeux, le mérite de nous appartenir. Tout notre domaine consiste dans un assez grand jardin fruitier et potager, qui promet beaucoup au printemps, et qui, selon la triste coutume de la nature, tient peu en automne. Mais ce jardin, tantôt béni, tantôt maudit, nourrit ses maîtres et même il les abreuve, car j’y ai une petite vigne avec un petit pressoir, et nous avons le bon esprit, et peut-être la bonne bêtise, de trouver notre vin le meilleur des environs de Paris à plus de vingt lieues à la ronde. »

 

Dans le jardin ils plantent un chêne et un tilleul, en souvenir de la fable d’Ovide, Philémon et Baucis .

Boufflers meurt en 1815, son épouse en 1827.

 

Au milieu des années 1990, je vivais en Californie, dans une petite maison en bois dans les montagnes entre la Californie et le Nevada. Les biches se promenaient autour de la maison, les ours aussi ; et moi, je traduisais les lettres de Boufflers et de Mme de Sabran, que je donnais aux personnes que je côtoyais.

Un jour j’ai donné mon ouvrage à une dame qui tenait une boutique dans un village au pied des montagnes, sur la route 41. Son mari était dans un fauteuil roulant et ils venaient de perdre leur fils unique, mort d’un cancer à 35 ans. Un mois plus tard, je suis passée la voir.

« Eh bien, madame, avez-vous eu le temps de regarder ? – Oui, madame, je lis ces lettres tous les soirs. Je les lis comme je lis la Bible ! »

Après, d’autres personnes m’ont fait la même remarque.

 

Je vais terminer avec une lettre de Boufflers datée du 17 février 1786. Je vous donnerai d’abord le texte d’origine, ensuite je m’offrirai le plaisir de vous présenter le même texte dans ma langue maternelle.

 

« Quand te reverrai-je donc chère femme ? Il y a au-dedans de moi un espace dont je ne sais pas la vraie mesure, mais je sais qu’il y a place pour toute sorte de choses passées, actuelles, futures, présentes et absentes. Cet espace se nomme imagination. J’aime à m’y promener parce que souvent je m’y rencontre avec toi ; mais souvent aussi je t’y vois comme une figure céleste, placée dans un éloignement énorme que la pensée seule peut franchir. Malgré tout cela, je ne me décourage point : nous sommes faits l’un pour l’autre, nous allons l’un vers l’autre, comme le fer et l’aimant. Je sens que tous les obstacles céderont, je sens que chaque instant nous rapproche ; et quand une fois je me livre à mes rêveries, j’ai, comme les saints dans leurs extases, un avant-goût des plaisirs célestes. »

 

« Oh when, my dear wife, will I ever see you again ? There is, in the structure of my soul, a vast open space. Its dimensions quite escape me. I only know that there is room for all kinds of things, be they past, present or future, near or far. In this place – which is my imagination – often I see you, and together we go walking hand in hand. There are times you seem a celestial figure, so far away that only thought itself can touch you. Even then I am not discouraged : as a magnet is drawn to iron, so am I drawn to you, and every moment brings me closer. Saints in their ecstasies taste the pleasures of paradise, and I too come close to heaven in my mind. »